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Il faut dépasser certaines barrières de consciences…

Ahmad 30 ans médecin endocrinologue

Je viens d’une petite ville d’Arabie Saoudite, Tabūk, située à 100 kilomètres de la Jordanie.  Cependant, je ne suis pas saoudien à cent pourcent, mes origines sont issues d’un mélange : ma grand-mère du côté maternelle est syrienne et mon autre grand-mère du côté paternelle est jordanienne.

J’ai 30 ans et j’en suis fier. Ces chiffres, qui peuvent parfois effrayer certains, ne sont en aucun cas une gêne à mes yeux, bien au contraire.

Je travaille en tant que médecin assistant à l’hôpital Saint-Joseph à Paris dans le quatorzième arrondissement. Après à mes sept ans de médecine en Arabie Saoudite, j’ai fait quatre ans en spécialité des hormones en internat à Paris. Depuis, cela fait deux ans que je pratique en tant que médecin spécialiste.

Pourquoi être venu à Paris ?

Je suis venu à Paris fin 2014. Depuis tout jeune déjà, j’avais cette envie de partir, de voyager et de découvrir le monde avec ses diverses cultures. Mon choix de voyage fut d’abord porté vers les États-Unis car j’ai toujours cultivé un intérêt pour les musiques et le cinéma de ce pays. Puis finalement, c’est l’Europe qui a attiré mon attention avec cette idée de liberté qui me semblait plus accessible. En conséquence, je me suis dit qu’il fallait que je fasse un métier qui me permettrait de pouvoir réaliser mes ambitions de voyage. C’est pourquoi j’ai choisi la filière médecine.

Pourquoi vous vous-êtes dirigé vers le domaine de la médecine précisément ?

C’était selon moi un choix logique. Il est vrai que, par exemple, les métiers de la musique restent parfois incertains et je recherchais une indépendance pour ma vie future. Mon souhait était d’avoir une sécurité financière finalement. Je ne me voyais pas non plus ingénieur, car je ne retrouvais pas ce contact humain que j’apprécie énormément. Je suis une personne qui s’intéresse beaucoup aux gens. L’étude des comportements, le côté psychique du métier ou tout simplement l’idée d’aider les autres furent les éléments déclencheurs de mon choix.

Votre famille vous a-t-elle poussé dans cette voie ?

Non, je suis issu d’une famille modeste. Mes parents étaient tous deux professeurs. Mon père, ancien professeur d’arabe, est aujourd’hui à la retraite, contrairement à ma mère, professeur de mathématiques, qui prépare un doctorat. Bien-sûr, il y a cette motivation que j’ai hérité de mes parents, mais ils ne m’ont jamais poussé ou forcé à faire ce qu’ils voulaient pour moi. En définitive, ils m’ont laissé faire mes propres choix.

Pourquoi vous avez choisi d’être endocrinologue ?

En quatrième année, nous avons eu des cours sur les hormones. Le domaine m’a beaucoup plu et j’ai donc décidé d’en faire ma spécialité. En plus, il s’agit d’une spécialité logique qui a toujours sa place dans la recherche.

Vous pouviez faire médecin en Arabie Saoudite, navez-vous pas regretté de venir en France ?

Honnêtement, si j’avais simplement voulu être médecin, j’aurais pu rester et pratiquer dans mon pays d’origine, où l’on constate une belle évolution de la médecine. En vérité, ce qui m’a particulièrement attiré dans le fait de partir fut ce combo de liberté et de culture nouvelle pour moi. La liberté est, à mes yeux, un concept essentiel que je pouvais pleinement retrouver en Europe.

Pour vous que signifie le mot liberté ?

Pour moi, le mot liberté est clair dans sa définition propre. Il s’agit de faire ce que l’on veut sans faire du mal à autrui et à soi-même. Mais finalement, il y a quelque chose dans la liberté qui va au-delà de sa définition. Il s’agirait d’avoir le courage de ne pas se cacher derrière une identité déjà définie, comme par exemple aller au-delà des origines d’un individu. Même si je suis saoudien, je ne vais pas représenter toute l’identité, les habitudes, les codes et conformités de mon pays natal. Je fais certaines choses selon l’enrichissement personnel qu’elles peuvent m’apporter. Je ne regrette rien car selon ma philosophie tout est source d’apprentissage.

Est-ce que vous vous sentez libre ?

Oui, je me sens très libre.

De quoi rêviez-vous petit ?

Petit, je rêvais d’appartenir à un groupe de musique. Cependant, j’ai choisi une autre voie, ce qui ne m’a pas empêché de m’acheter une guitare à 17 ans. Je suis parti du principe que même si je ne serai pas musicien plus tard, je pourrai jouer de la guitare à mes heures perdues. Aujourd’hui, cela va faire onze ans que je joue de la guitare. Généralement, les groupes de musique sont souvent à la recherche de guitariste.  J’ai eu la chance de jouer avec quelques groupes, parfois même de la guitare électrique, où l’on faisait principalement des reprises.

Avez-vous des projets personnels à réaliser ?

Oui, en ce moment je me suis lancé dans des projets personnels, j’ai notamment commencé à faire mes propres sons depuis le confinement.

Dans quelle langue avez-vous choisi de composer ?

J’ai choisi de composer en anglais, je ne saurai pas vraiment dire pourquoi. J’ai le sentiment que cette langue a vraiment quelque chose de musicale. Je trouve que l’évolution de la musique occidentale diffère énormément de celle des pays anglophones.

Vous êtes en contact avec des personnes en grande souffrance, comment gérez-vous vos émotions ?

En réalité, toute cette gestion a été progressive. Au début, j’ai eu des difficultés à cacher mes émotions à l’hôpital. Le fait de voir des personnes souffrir fut très douloureux, j’ai eu des nuits où je n’arrivais pas à trouver le sommeil à cause de tout cela. Avec le temps, j’ai compris l’importance de distinguer mes émotions et mon métier dans le but d’être le plus efficace possible. Avec l’habitude, j’ai réussi à gérer cette empathie, ce qui est nécessaire à une bonne pratique de la médecine.

Que ressentez- vous lorsque les chances de sauver un patient sont quasi inexistante ?

Je ressens une certaine frustration. Cependant, même dans les cas où l’on ne peut plus rien faire, on va quand même essayer d’apporter au maximum au patient un certain confort, notamment grâce à des équipes spécialisées.

Quelles sont les qualités dun bon médecin selon vous ?

Selon moi, il y a dans un premier temps la qualité de la communication avec le patient. Il faut savoir échanger avec lui, l’écouter et le comprendre, pour ensuite proposer le meilleur traitement possible. On n’a pas inventé les médicaments, on est juste là pour assurer les soins du malade, lui expliquer et le rassurer. 

Dans un second temps, ce serait le courage du médecin pour prendre des décisions. Il faut dépasser certaines barrières de consciences.

Comment évacuez-vous toutes ses émotions ?

La musique m’aide beaucoup. Je suis musicophile donc c’est à travers l’écoute ou lorsque je joue, que je me libère de tout cela, que je décompresse.

Quelles émotions avez-vous ressenti lors de votre première pratique sur un patient ?

La « responsabilité », c’est précisément le mot qui résume mon ressenti à ce moment-là. Je voulais forcément l’aider à aller mieux et être satisfait du travail accompli avec un patient qui était dans le besoin. Je pense que pour aimer son travail, il faut toujours ressentir de la satisfaction dans ce que l’on accomplit et donc avoir des responsabilités. Il faut se fixer des objectifs et les atteindre.

En médecine, la satisfaction de son travail à travers l’obtention de bons résultats est très importante.

Est-ce que les médicaments que lon donne au patient soignent réellement ou ne sagit-il quun effet placébo ?

Évidemment que ces médicaments guérissent. J’ai beaucoup d’espoir en la science, et tout ce qui est prouvé par la recherche est vrai selon moi.

Que pensez-vous de la médecine traditionnelle ?

Si je prends l’exemple de la médecine chinoise. Nous n’avons pas fait beaucoup de recherches sur ces pratiques, donc nous n’avons pas de potentiel médicament à la clé car l’argent n’était pas présent. Certaines médecines anciennes, qui continuent d’ailleurs toujours d’être utilisées, méritent qu’on s’attarde un peu plus dessus.

Quels sont vos projets à court terme ?

Il s’agira plus de projets professionnels. Je pense beaucoup à travailler dans le but d’obtenir un diplôme d’échographie qui serait un tremplin d’un point de vue professionnel. D’autre part, j’ambitionne de partir peut-être en Australie ou travailler dans l’humanitaire avec Médecins sans Frontières (peut-être) je n’ai jamais pensé à quitter Paris (ce qui n’est pas du tout le cas aujourd’hui). Comme vous l’avez remarqué, j’aime pouvoir changer d’endroit.

Quel a été votre sentiment lorsque vous avez habité seul pour la première fois ?

J’étais mitigé dans mes sentiments. Je ressentais de la tristesse forcément de quitter le cocon familial, mais en même temps j’étais envahi de fierté. Malheureusement, je savais qu’à partir de ce moment-là, je ne verrais que très rarement mes parents. Je parle également de fierté car c’est grâce à eux que j’ai obtenu ma bourse et je sais qu’ils le sont tout autant.

Je n’ai pas eu peur de ce départ, c’est là une de mes grandes qualités. Je suis attiré par l’inconnu, et l’idée d’une nouvelle perspective de vie était trop intéressante pour m’arrêter en si bon chemin.

Comment avez-vous utilisé votre premier salaire ?

J’ai acheté ma première « vraie » guitare (Fender Stratocaster Eric Clapton). Il s’agissait d’un objet que je voulais depuis mes dix-sept ans et je l’ai acheté à mes vingt-cinq ans.

Est-ce que vous vous sentez concerné par l’écologie ? Quel est le premier geste écologique que vous faites lorsque vous rentrez chez vous ?

On est tous concerné par l’écologie. J’essaie d’utiliser beaucoup moins de plastique, j’essaye d’acheter des savons et produits bio et je fais également du tri. Pour moi, ce sont des gestes basiques évidemment, mais je reste concerné par l’écologie.

Comment êtes-vous socialement ?

J’ai toujours du temps pour mes amies et ma famille. Je suis quelqu’un de calme et assez franc, mais je garde cette conscience des autres et de leurs sentiments. Je me confie régulièrement à mes amis car j’aime parler et dialoguer.

Que représentent pour vous les réseaux sociaux ?

Il s’agit pour moi de quelque chose d’accessoire dont on n’a pas vraiment besoin. Je pense surtout que l’être humain aime être aimé par les autres et toute cette mise en scène de « like », « j’aime », etc., lui apporte une certaine satisfaction. Je constate également une utilisation très politique et financière de ces réseaux. C’est pourquoi j’essaye de m’en détacher le plus possible.

Quel est le secret de la longévité dune relation de couple selon vous ?

Je pense que le plus important est l’honnêteté, c’est-à-dire de pouvoir dialoguer et de ne pas laisser les problèmes de couple s’accumuler. Il est vrai qu’un simple non-dit peut parfois briser une belle relation.

Qui est Ahmad aujourdhui ?

Il s’agit de quelqu’un à la recherche de la vérité dans tout. Je ne vais pas dire la recherche du bonheur, car je trouve cette idée assez utopique alors que la recherche de la vérité me parait être une cause plus noble.

Quel est le pays qui vous ressemble le plus ?

Je pense que ce serait le Danemark. Je m’y suis déjà rendu et j’y ai découvert une population très « cool » qui n’est jamais dans le jugement. Il y avait une réelle bienveillance dans ce pays, et une ouverture incroyable aux autres cultures.

Comment vous voyez-vous dici cinq ans ?

Je ne sais pas trop encore, certainement en train d’explorer l’Amérique latine. J’apprécie énormément la découverte de lieux que je ne connais pas. J’aime aussi apprendre de nouvelles langues, j’ai même commencé l’espagnol. Je dois certainement être pourvu de certaines facilités dans ce domaine-là, peut-être parce que je suis souvent à l’écoute.

Avez-vous des connaissances en spiritualité ?

Oui, je m’entraine à la méditation, mais c’est l’apprentissage généralement qui m’intéresse le plus. Je suis curieux de tout et je souhaite pouvoir tout apprendre pour m’enrichir personnellement.

Quel est le rôle de la musique dans votre vie ?

Il s’agit de quelque chose qui fait partie de moi, je vois la musique comme une thérapie de la vie.

Merci Ahmad.

 

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