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rien ne me choque, faites vos vies…

Camille, 23 ans, géographe

Quel genre d’enfant était Camille ?

Une enfant très souriante, apparemment très « chipie », puisque c’était l’un de mes surnoms. Et il parait que j’étais aussi assez insupportable, à bouger dans tous les sens et à ne pas m’arrêter de poser des questions.

Que faites-vous-en ce moment? 

Je suis en fin de deuxième année de Master 2, qui est un master de géographie physique spécialisé dans les risques naturels. Et là je suis en plein dans la rédaction de mon mémoire de recherche.

 

Un jour quand j’allais chercher une petite fille à l’école, un enfant s’est mis à pleurer parce qu’il n’avait jamais vu de blonde de sa vie…

 

D’où vous est venue cette passion de la géographie ? 

Franchement, elle est apparue un peu d’un coup, jamais avant je n’aurai pensé faire des études dans cette spécialité. Au lycée, comme la plupart des gens, je n’aimais pas ça. C’est en prépa littéraire que j’ai commencé à m’y intéresser, en me rendant compte qu’elle regroupait beaucoup de disciplines : économie, anthropologie, développement, physique… J’aimais aussi beaucoup analyser des cartes. C’est l’aspect sociologique et la géographie du développement qui m’ont poussée à aller en géographie à la fac après la prépa. Puis finalement, une fois à la fac, c’est dans les cours de géophysique, et surtout ceux sur les risques naturels montrant comment les catastrophes affectaient les hommes mais aussi comment les hommes pouvaient amplifier les catastrophes, que je me suis le plus reconnue. Et me voici en géophysique et passionnée !

Et en étudiant les risques, en l’occurrence le risque de tsunami, un accent est mis sur les sociétés qui sont impactées. Sur le terrain pendant mes recherches j’ai passé beaucoup de temps avec les aquaculteurs locaux, trop peu connus du grand public, et ces rencontres ont été très belles et instructives. Et le fait de s’intéresser à eux par rapport à un tel sujet, ça parait peut-être insignifiant, mais c’est beaucoup pour eux.

Quel est votre travail sur place ? En quoi consiste-t-il ?

Alors, je me suis intéressée à l’impact du tsunami de décembre 2004 qui a touché l’Asie du Sud-Est en me rendant au nord de l’île de Sumatra dans la ville de Banda Aceh. Mon rôle et celui de l’équipe était de voir comment s’est reconstruite la ville, et notamment si elle s’est mieux reconstruite qu’avant la catastrophe. Moi je me suis focalisée sur les bassins d’aquaculture et la mangrove et donc j’ai cherché à voir si les productions étaient bonnes après la reconstruction. Or, il s’est avéré que la plupart des bassins ont été très mal reconstruits… En 2005 pleins d’ONG sont venues, originaires de tous les coins du monde et ont souvent reconstruit un peu n’importe comment, ou alors de manières complètement différentes les unes des autres, laissant donc parfois place à un certain désordre… Et si la reconstruction a été bonne, aucune connaissance n’a été partagée avec les habitants, ce qui les laissent un peu démunis. En clair, j’étudie ce qu’on appelle la résilience. C’est-à-dire comment est « éparée » la ville après la catastrophe. Après une catastrophe naturelle (ou technologique), il faut que la reconstruction prenne en compte ce qui était vulnérable avant la catastrophe pour essayer de renforcer la ville et la population afin que les dégâts soient moins importants si cette catastrophe se reproduit dans le futur.

Ce que vous faites, ce n’est pas par passion ?

Franchement si. J’étudie certes des sujets physiques, mais ça me permet de rencontrer les gens sur place et de partager avec eux. Et j’espère que le résultat de mes recherches puisse peut-être les aider en dévoilant ce qui ne va pas. Ce qui me plaît dans la recherche en géographie c’est que ça va m’amener à voyager, à travers le monde je l’espère, à rencontrer des gens et à essayer de trouver des solutions face aux catastrophes naturelles.

 

lorsqu’ils ont su que j’allais dans une province sous le régime de la charia et que j’allais porter le voile, ils étaient un peu inquiets, mais ils m’ont quand même soutenue…

 

Quelle était votre deuxième option si ce n’était pas géographe ?

Pendant très longtemps j’ai rêvé d’être chirurgien, spécialisée en cardiologie ou en neurologie. Mais je ne me suis pas sentie prête à affronter les études de médecine. Du coup, après mon bac Scientifique, j’ai fait 3 ans de prépa littéraire. C’était très dur, j’y ai appris beaucoup de chose. A la fin je me suis retrouvée avec 2 options : continuer en philosophie (j’aimais énormément ça) ou la géographie. Je suis finalement allée en géographie où j’ai pu retrouver un certain aspect scientifique.

Quels sont vos objectifs à long terme ?

J’ai plusieurs possibilités, et j’avoue que pour l’instant, je ne suis pas encore sûre. Ce qui est sûr, c’est que je souhaite faire une thèse, ce qui me prendra donc déjà 3 ou 4 ans. Ensuite, soit je deviens enseignant-chercheur, donc un mix entre professeur à l’université et recherche. Soit après ma thèse aller travailler au sein d’une entreprise ou d’une ONG, comme l’Unesco, on verra…

Quand vous dites faire de la recherche, vous voulez dire recherche d’anthropologie, de l’archéologie?

Le problème avec la géographie c’est que c’est pluridisciplinaire : il y a plein de matières ensemble. Moi, ce sera axé sur les risques des littoraux, c’est-à-dire la submersion par les grandes marées, les tsunamis – évènement très rare mais qui arrive – ou le risque cyclonique. Et ces recherches pourront mêler de l’archéologie (si j’étudie les catastrophes passées), de la sociologie (la perception du risque par exemple), de la physique etc. En fait, ce qui fait que c’est de la géographie, c’est que tout le travail est rattaché à un espace et à un territoire.

Vos proches vous encouragent-ils dans vos choix ?

Oui, ils m’ont toujours encouragée. Bon, pour mon départ en Indonésie, lorsqu’ils ont su que j’allais dans une province sous le régime de la charia et que j’allais porter le voile, ils étaient un peu inquiets, mais ils m’ont quand même soutenue.

Combien de temps êtes-vous restée en Indonésie et comment ça s’est passé ?

Je suis partie 2 fois en Indonésie, plus précisément dans la ville de Banda Aceh au nord de l’île de Sumatra. Il y a un an j’y suis restée 3 mois, et cette année 1 mois et demi. Ça c’est juste très très bien passé. Le fait d’y aller pour des recherches, qui en plus concernent des domaines importants pour les habitants, permet de ne pas passer pour une touriste. J’ai vécu dans les conditions locales, avec eux, comme eux, et c’était très enrichissant et génial.

Quel souvenir gardez-vous de la population en Indonésie ?

Une population très accueillante, très souriante et généreuse. Elle est aussi très religieuse, et j’ai trouvé que ça faisait régner une atmosphère très spirituelle et apaisée (en excluant les travers bien sûr..). Mais petite anecdote, la très grande majorité des gens là-bas ont les cheveux noirs. Moi, j’ai les cheveux blonds. Un jour quand j’allais chercher une petite fille à l’école, un enfant s’est mis à pleurer parce qu’il n’avait jamais vu de blonde de sa vie.

 

Facebook c’est plus pour rester en contact avec les autres et Instagram c’est un peu plus pour gonfler l’ego…

 

C’est vrai ça ? Il avait peur ?

Et bien les filles qui ne portent pas le voile ont des cheveux d’asiatiques et donc des cheveux noirs. La région d’Aceh où j’étais était en guerre civile depuis 30 ans avant le tsunami. Elle était  complètement fermée aux étrangers, aux médias et aux touristes. C’est avec le tsunami qu’elle s’est ouverte sur le monde avec l’accueil des ONG et de l’aide d’autres gouvernements. Et même si la province s’est ouverte, l’instauration de la charia en 2005 a tendance à effrayer les touristes, et même les indonésiens de Java. Du coup les étrangers attirent souvent l’attention. On m’a souvent appelé Barbie. Un autre jour, un enfant a lâché sa vache pour courir après le scooter la bouche ouverte. Je ne savais pas que mes cheveux pouvait provoquer ça… (rires). Du coup, c’était plus agréable de les cacher.

Vous avez caché vos cheveux là-bas ?

Oui, c’est une question de respect. Ça ne fait certes pas partie de ma culture, mais j’ai trouvé ça tout à fait normal de respecter leur religion et leur mode de vie. Je n’y étais même pas obligée, mais je l’ai décidé ; notamment parce que je m’entretenais avec beaucoup de chefs de villages, et le porter, c’était un signe de respect. Je me sentais sincèrement plus à l’aise avec le voile sur la tête qu’avec mes cheveux blonds…

Alors pourquoi n’avez-vous pas continué le porter ici à Paris ?

Surtout parce que je ne suis pas musulmane. Certaines musulmanes se sont battues ou se battent contre le port du voile, alors si moi, en n’étant pas musulmane, je le porte, ça manquerait de sens… Après j’avoue que je trouve ça très joli et que jamais je ne critiquerais celles qui souhaitent le porter (pour des raisons qui dépassent l’esthétisme bien sùur), mais je ne pourrais pas le porter ici.

Que veut dire le mot liberté pour vous ?

Je rattache la liberté au mouvement, à la possibilité de bouger, de voyager. J’avoue que ça veut dire tellement de choses ; c’est un peu casse-tête votre question… Je pourrais dire que c’est être libre comme l’air, comme un électron libre, partir où l’on veut aller, faire ce qu’il nous plaît. Je crois qu’être heureux, c’est aussi être libre.

Est-ce que vous vous sentez libre ?

Globalement oui, je peux voyager, je peux travailler et faire les études que j’aime, oui je me sens  libre.

Quels sont vos projets à court terme ?

Finir mon mémoire, trouver un stage l’année prochaine en attendant d’essayer d’obtenir ma thèse, et comme vous vous y attendez, continuer à voyager.

 

ça franchement j’ai du mal. Ne démocratisons pas la tromperie et l’infidélité…

 

Quels sont vos pronostics pour la finale de la Coupe du Monde de football 2018 ?

La finale France Brésil et 3-1 pour la France. La France a ses chances cette année, je pense.

Que pensez-vous de tous ces réseaux sociaux et de toutes ces applications ?

Facebook c’est plus pour rester en contact avec les autres et Instagram c’est un peu plus pour gonfler l’ego. Il y a quand même une belle dépendance aux « likes ». Mais ça permet aussi de partager les beaux moments de sa vie, ou des lieux particuliers où tout le monde n’a pas l’occasion d’aller. Après, le problème c’est le temps passé dessus et la place que peuvent prendre ces réseaux et ces applications dans la vie des gens. Ils rythment de plus en plus les journées, donnent des buts (avoir tel nombre de like, de vue, de followers) qui peuvent éloigner de la vie réelle. C’est comme si les réseaux permettaient à certains de se créer la vie qu’ils veulent renvoyer aux autres plutôt que leur vie réelle, qui est bien évidemment normale. Ça peut faire évoluer les choses, connecter les gens, révéler des choses peu connues ; mais parfois leur utilisation est trop excessive.

Que pensez-vous des sites de rencontres ?

Je n’ai pas d’avis tranché. Il y a plusieurs sites de rencontres très divers et de nombreuses personnes y ont trouvé l’amour ou l’objet de leur désir. Je comprend leur utilisation lorsque les gens savent pourquoi ils y sont, ce qu’ils y cherchent et ce qu’ils peuvent y trouver. Disons que si quelqu’un est outrée parce qu’il ne reçoit presque que des demandes de plan cul sur une appli comme Tinder, ça me fera doucement rire. Personnellement, j’en ai utilisé une une fois, et je ne recommencerai pas l’expérience, je préfère les rencontres spontanées. Mais pour tous ceux qui les utilisent, rien ne me choque, faites vos vies et faites vous plaisir ! Après les campagnes publicitaires des sites de rencontres dans le métro avec: « vous vous ennuyez avec votre mari, ce site est fait pour vous » ça franchement j’ai du mal. Ne démocratisons pas la tromperie et l’infidélité.

Mais ça existe?

Oui, mais n’en faisons pas la publicité et la promotion non plus.

La musique a-t-elle de la place dans votre vie ?

Oui une grande place, et depuis longtemps. Je joue du violon depuis que j’ai 7 ans. Je ne pense pas qu’il y ait un jour où je n’écoute pas de musique. Si je prends les transports, et que je me rends compte que j’ai oublié mes écouteurs, je suis pas bien (rires). La musique, c’est un catalyseur d’émotions. J’écoute tel style ou telle musique selon mon humeur ou ce que je cherche à vivre sur le coup, et inversement, une musique pourra me provoquer une émotion inattendue. Ça peut aussi être un exutoire ; mon violon a pu prendre cher lorsque j’avais besoin de me défouler !

 

Sans communication, on accumule les non-dits et la sensation de frustration…

 

Quel souvenir gardez-vous de la première fois où vous êtes tombée amoureuse ?

C’est la découverte de cette bouffée de chaleur qui traverse le corps et qui rend inexplicablement si heureuse lorsqu’on est avec l’autre et qu’on l’embrasse. Aussi la première fois où l’on connaît la frayeur de perdre la personne qu’on aime et de ne pas toujours être à la hauteur, on se sent donc un peu plus vulnérable. C’est un mélange entre la tendresse, un peu de jalousie aussi. Mais surtout, du bonheur, parce qu’on a trouvé la personne à qui on est prêt à tout dévoiler et à presque tout donner.

Quel ressenti vous avez eu lorsque vous avez habité seule pour la première fois ?

Un peu perdue au tout départ à cause du silence. Mais je n’ai pas ressenti de sensation de solitude. Je me suis créé un chez moi qui me ressemble et où je peux vivre comme je suis.  C’était donc une sensation de liberté et de pouvoir mener ma vie comme je le souhaitais.

Qu’avez-vous ressenti lorsque vous avez touché votre premier salaire ?

Ce n’est parfois pas terrible d’associer l’argent à la liberté, mais une sensation de liberté et un sentiment de fierté. J’avais mérité cet argent, et je pouvais donc en faire ce que je voulais, et aussi me faire plaisir. Aussi un peu de soulagement, parce que ça fait du bien de voir son compte en banque mieux rempli que d’habitude.

Les médias ont-ils une importance dans votre vie ?

Ça dépend lesquels… la télévision, pas vraiment. Ça manque d’objectivité, c’est de plus en plus abrutissant. Je n’ai pas de télé, et je fais très bien sans. Si je veux me renseigner, je trouve d’autres moyens que je trouve plus sûrs. Pour ce qui est d’internet et des applications, je crois que j’en suis un peu dépendante. Ça permet de garder le lien avec les gens que l’on ne peut plus voir. Je crois que c’est Instagram qui a le plus d’importance pour moi, pour suivre ce que mes amis veulent partager, et profiter des photos des autres. Voir un peu comment vivent d’autres personnes. Et personnellement, j’adore partager certains événements de ma vie en photo.

 

J’espère vraiment avoir un enfant avant mes 30 ans. Reste à trouver le papa…

 

Après tous vos voyages, quelle est la ville ou le pays qui vous ressemble le plus ?

Et bien c’est peut-être bizarre mais malgré tous les voyages, je crois que c’est quand même la France et Paris (ou la ville où j’ai vécu dans le Sud) qui me ressemblent le plus… Pendant mes voyages je découvre de nouvelles cultures, des personnes merveilleuses. Ça me permet de m’enrichir et de m’ouvrir l’esprit. En fait, ça me permet de me connaître davantage et de ne pas prendre pour acquis ce que j’ai pu vivre dans ma vie. J’applique ensuite tout ça dans ma vie lorsque je rentre en France, et c’est encore mieux. Mais si je dois choisir un autre endroit, ce serait Sabang, la petite île au nord de Banda Aceh en Indonésie. Car c’est un lieu où je retrouve la gentillesse, la culture, la générosité et la spiritualité des gens de Banda Aceh mêlées à la rencontre de voyageurs venant d’un peu partout, avec qui on découvre de très belles manières de vivre et de penser.

Quel est le secret de longévité du couple pour vous ?

Indubitablement, la complicité et la communication. Sans communication, on accumule les non-dits et la sensation de frustration. Pour que le couple fonctionne, si quelque chose ne va pas, il faut le dire pour pouvoir le résoudre ensemble. Et rien de mieux que le dialogue pour connaître l’autre. Et la complicité : être soi-même, naturel et rire. Ça permet l’entente intellectuelle et sexuelle.

Pensez-vous qu’il faut tout se dire en couple ?

Je pense qu’il y a des choses du passé de l’autre qu’il n’est pas forcément utile de développer à fond (par rapport aux ex, par exemple). Après, puisque la communication est essentielle pour moi, oui, je pense qu’il est important de se dire beaucoup de choses. Ça permet de connaître l’autre et de le comprendre. Mais tout, ce n’est pas possible. Garder son petit jardin secret sur des choses bien à nous, ça peut aussi être important. Pour nous, et pour un petit peu de mystère.

Quelle est la première fois qui vous a le plus marquée ?

La première fois où j’ai voyagé hors d’Europe, et où j’étais suffisamment grande pour le vivre consciemment : donc la Thaïlande. C’était ma première découverte d’une culture vraiment différente de la mienne. Où je me suis rendue compte comme on pouvait être heureux et vivre autrement. Mais aussi comme nous sommes chanceux en France, mais que les gens ont une fâcheuse tendance à l’oublier. Je ne vous parle pas de ce que j’ai ressenti dans les rues d’Antananarivo un an plus tard…

Qui est Camille aujourd’hui ?

Je crois que la Camille d’aujourd’hui est heureuse de la chance qu’elle a eue jusqu’à maintenant. La possibilité d’avoir pu faire les études qu’elle aimait, qui lui permettent de voyager et de rencontrer des personnes formidables. D’avoir une vie tranquille où ses amis sont nombreux et très importants pour elle. J’aime la vie et les autres, et j’ai envie de beaucoup donner. Après, c’est aussi quelqu’un d’assez torturé, qui se pose beaucoup de questions et qui a du mal à se projeter dans le futur et à faire des choix. Elle grandit et elle commence à se trouver, mais elle a encore beaucoup de chemin à faire.

Comment vous voyez-vous dans 10 ans?

J’avoue que c’est assez dur pour moi en général de me projeter, c’est même limite impossible. Mais je dirais avoir réalisé un de mes futurs possibles, donc être enseignant chercheur ou chercheuse dans une ONG, et surtout, avoir trouvé l’homme de ma vie et avoir commencé à fonder une famille. J’espère vraiment avoir un enfant avant mes 30 ans. Reste à trouver le papa…

 

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